( 23 novembre, 2016 )

Marche poétique

Petit jeu d’écriture ancien. Le but était de s’inspirer du première vers du poème d’Apollinaire. Moi et les poèmes…

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Au début, c’est la panne, la panne d’écriture. L’essence des mots ne vient plus remplir mon réservoir d’idées. Je me dis pas grave je vais marcher. La marche réalimente mes accus, accumulateurs.

Je sors. Rue du Pas saint Georges, quartier saint Pierre, Bordeaux. Ma rue, mon quartier, ma ville. Ça s’aligne des deux côtés. Ça monte à gauche, à droite ça descend. Je vais à droite sur ma place aux pigeons. Le ciel est gris, les nuages en coton sale. La ville est en silence, silence de ville.

Mes pensées se dispersent, pelote d’idées qui se déroule. Elles s’éloignent un peu plus loin que là. Je respire, un grand coup d’oxygène. Inspiration.

J’entame sur la place aux pigeons. J’entoure la fontaine de mon pas. J’alimente mon cerveau d’énergie nouvelle en agitant mes muscles.

Le fil de mes pensées parcoure le dédale de mes circonvolutions neuronales. Je les laisse s’en aller, se perdre. Il trouvera bien tout seul son bout de ficelle. De mon côté je l’ai bien attaché. J’ai fait un nœud. C’est le thème, le nœud du problème. Apollinaire, ce premier vers. Qu’est-ce que cela veut dire? Quelles sensations viennent éclairer mon cœur? Rien, rien ne se passe. Hébétude de l’âme.

Je gravite autour de la fontaine, où les pigeons, perchés, observent le monde. Les regards se posent sur moi. Les passants béent de me voir tourner. Les vieux s’étonnent de mon allure. Comme mes pensées, je file, je m’échappe. Non! Je ne suis pas fou! Je pense, réfléchi, me demande…

Je m’engage rue saint Rémi, à gauche, je remonte.

Apollinaire! Paulo! Popo! Pourquoi ne me parles-tu pas? Pourquoi ma psyché reste hermétique à ton art? La poésie n’est-elle pas d’abord une question de sensations, de sentiments? Le rythme, la mélodie de ce vers scandé ne devrait-il pas éveiller mon oreille? Non rien, rien ne se passe. Je ne comprends pas, ne ressens rien.

« A la fin tu es las de ce monde ancien. »

Ce vers, cette première phrase, introduction, introductif, me procure t-il du plaisir, une douleur, une réminiscence certaine? Non toujours rien.

En face c’est la rue sainte Catherine et son flot continue de promeneurs impatients. Je tourne à gauche, je fuis la foule, délaisse le monde. Je suis entièrement dans mon incompréhension, mon absence de sens.

Rue des Piliers de Tutelle, ça descend. J’aime bien. Sur ma gauche un panneau plein d’affiches, décrépit. Tout un passé effacé remplacé par un autre passé. Encore un énorme coup d’oxygène. Un peu du goût de la ville. Inspiration? Non, toujours rien, la ficelle est attachée en boucle, je tourne en rond, ne comprends rien.

Une idée, un moyen peut-être, relire le texte, le premier vers et les suivants, s’immerger dans les mots et peut-être remonter une perle si celui-ci veut bien s’ouvrir.

Je bifurque, rue du Parlement sainte Catherine, je retourne place aux pigeons. Petite boucle. La Machine à Lire, librairie, je rentre, dis Bonjour, me dirige vers Poésie, Apollinaire, Alcools. Dans la main je tourne les pages. Je lis, pages blanches imprimées de petits signes noirs.

« A la fin tu es las de ce monde ancien.

Bergère, ô tour Eiffel, le troupeau des ponts bêle ce matin

Tu en as assez de vivre dans l’antiquité grecque et romaine

Ici même les automobiles ont l’air anciennes

La religion seule est restée neuve la religion… »

J’arrête, je me noie dans les mots, je ne comprends pas, n’entends rien, pas de musique, pas de sens. Je repose le recueil, cercueil de mots, bien aligné avec les autres, passe le doigt sur la tranche. Je sors, je ne regarde même pas les livres. Je suis un peu dépité de cette absence d’idées. Dehors, c’est toujours la ville, le monde, ceux que je connais depuis trop de temps. Sur la place quelques cannettes vides que les pigeons picorent. Je rentre chez moi, j’abandonne, ne persévère pas. Cette courte marche m’a fatigué. J’en ai marre, ma tête bouillonne, je ne veux plus voir la ville, le monde. Je ne veux que voir mon cocon habituel, mes livres, mes cahiers et mon lit.

Je suis chez moi, j’allume une cigarette.

A la fin je suis las de ce monde ancien.

( 22 novembre, 2016 )

Julie et Jean, Jean et les joies

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La vie de Jean me semble impossible. Comment peut-on n’être que dans le négatif sans cesseµ ? J’avais trouvé celui qui erre sans aucun doute. Même si la façon de vivre de Julie ne me semblait pas forcément mieux, tournée vers elle-même et ne cherchant dans les autres que l’intérêt dont elle pourrait profiter. Jean ne va nulle part et tourne en rond comme une âme en peine ne trouvant plus la lumière. Il fallait que je creuse plus. Je devais me concentrer sur Jean.

Jean.

La nuit venait de tomber. Dans les arbres des centaines d’étourneaux jouaient une symphonie immense. Ça piaillait sans s’arrêter. Ça discutait comme des commères en colère. Toutes les conversations entremêlées donnaient une impression d’envol, une impression de grand exode. Le départ imminent enflammait les discussions. C’était beau car c’était inhabituel, cela enchantait les oreilles car pour une fois de ville était couvert par le bruit des oiseaux.

Jean sourit.

Un homme passe. Cela dure deux secondes, pas plus. Il chante sur son vélo. Il ne tient pas le guidon, laisse pendre ses bras le long de son corps et il donne de la voix. Il regarde droit devant lui, ne s’inquiète pas du regard des autres. Il chante « beautiful world » d’une voix forte et puissante, d’une voix de ténor. Sa bouche est grande ouverte et tout le monde peut profiter de son chant.

Jean sourit.

Le bruit des glaçons, frappés. Ils s’entrechoquent les uns contre les autres. Le serveur prépare son verre habituel. Le mélange du liquide et des glaçons qui s’entrechoquent dans le shaker. Il est à sa place habituelle. Il attend son verre. Écoute la préparation de celui-ci.

Jean sourit.

La tranche des livres. C’est la tranche des livres qu’il caresse. Une sensation douce et précieuse. Une sensation qui le ramène à son enfance. Dans les librairies il parcoure les étals en caressant les tranches des livres. C’est une vieille habitude et chaque fois des frissons lui parcourent le dos.

Jean sourit.

Quelquefois il va à la mer. Il s’assoit dans le sable. Il n’enlève pas ses chaussures, n’enlève aucun de ses vêtements, ne regarde pas autour de lui. Son regard est droit dans la mer. Son regard fixe l’horizon et se plonge avec étonnement, toujours, dans cette ligne qui délimite le bout de son monde.

Jean sourit.

La première gorgée. Celle amer et douce. Quand elle touche les papilles. Quand elle coule dans le gosier. Ce moment où le houblon, le malt prennent d’assaut les sensations gustative. Cela dure une seconde.

Jean sourit.

( 21 novembre, 2016 )

Le café des Silences (2)

café

-Toi p’tit, t’as de la chance.

-Pardon?

-J’espère que tu auras les épaules assez larges.

-C’est à moi que vous parlez, monsieur?

-Bien sûr que c’est à toi. A qui d’autre? A la chaise p’têt?

-…

-Tu l’as déjà rencontré dis moi?

-Qui?

-Et bien l’ange?

-…

-Si tu sais pas c’est que non.

-Vous êtes sûr que c’est à moi que vous voulez parlez?

-Oui!

-On se connaît?

-Non. Enfin peut-être, c’est un peu compliqué.

-Ah…

-…

-…

-Quand tu la verras tu te poseras moins de questions. Mais la laisse pas passer sans l’arrêter surtout. D’accord?

-…

-De toute façon on va se revoir.

-…

-A plus tard p’tit.

Bien sûr, ça a commencé comme ça. Mais je ne le savais pas encore.

Ce vieil homme au café qui s’installe près de moi.

Autour, des tables propres, des chaises vides, une ambiance chaleureuse. Juste une femme de dos, très grande, peut-être est-elle belle. Je la regarde. Elle est de dos. Ses cheveux sont longs, bouclés, ils tombent sur ses épaules un peu larges mais gracieuses. Un peu envoutant ces cheveux longs et bouclés. Elle ne bouge pas, sa tête est droite, elle regarde peut-être au loin dans ses pensées, mais sans bouger depuis quelques minutes. J’attends Jean pour prendre un verre. Cela fait déjà quelques minutes que je regarde ce qui m’entoure. Le flot d’images sur le mur, je ne parviens pas à bloquer mon attention sur l’une d’elle. Mes yeux voyagent sans cesse d’une photographie à une autre. Je ne peux me concentrer que sur une seule image représentant deux boxeurs face à face sur un ring de couleur rouge. Ces images m’ont capturé et je ne parviens plus à m’en détacher. Je navigue parmi les paysages, me raconte des histoires d’exploits en voyant les sportifs, invente des histoires d’amour sur les gravures de mode.

Je me noie un peu plus quand un courant d’air froid me remet dans la réalité. Je m’attends à voir Jean entrer dans le café mais je ne vois que ce vieil homme.

Il pousse la porte qui grince un peu. Le vent souffle dehors et par l’entrebâillement le vent s’insinue dans le café. Le vent et le vieux s’insinue dans le café. Personne dans ce café ou presque. Des tables propres, des chaises vides, une femme de dos qui regarde loin dans ses pensées et ne bouge pas, un homme derrière le comptoir qui regarde le vent/le vieux s’insinuer dans son café. L’homme derrière le comptoir essuie des verres depuis quelques minutes déjà. Il essuie des verres et d’autres encore. Et moi. Je suis là qui observe la femme qui regarde loin dans ses pensées et maintenant je vois le vent froid et un vieux vieux. Un vieux élégant, costume, chapeau, canne. Une classe d’un autre temps. Une élégance déplacée. Un vieux élégant et agile qui entre dans le café. Sa canne au pommeau argenté se balance comme une excentricité. Il se meut avec aisance. Chez lui la lenteur du corps qui caractérise un âge avancé n’a pas de prise.

Personne dans ce café ou presque et je le vois qui s’avance vers moi, qui s’installe à ma table.

Il lance des phrases que je ne comprends pas. Je comprends les mots mais je ne comprends par leur sens. Ils flottent dans l’air entre lui et moi. Les mots se vident de leur sens avant de parvenir jusqu’à moi. Je suis perplexe, j’ouvre doucement la bouche pour avaler un peu de ces mots.

Il s’installe près de moi et me regarde. Alors je croise ses yeux.

(Ses yeux.

Des yeux comme des images de voyages. Bleus ? Avec une immensité de couleurs à l’intérieur. Toute une histoire dans la pupille. Toute une vie dans l’iris. Toute la vie dans les yeux. Ou bien noirs ? Avec toutes les souffrances qui coulent à travers ces deux orbites présentes, entêtantes, immenses. Ou bien verts ? Avec tous les paysages, toutes les prairies, les montagnes et la nature gravé à l’intérieur de ces globes colorés.)

Il avait des yeux immenses.

J’y repense souvent à ses yeux. Je les vois toujours comme s’il se tenait encore près de moi dans ce café.

Je le fixe un peu béant et lui me parle comme s’il me connaissait, comme si il revenait après m’avoir laissé peu de temps auparavant.

Il parle et je ne comprends pas.

Je me dis c’est un fou. Un fou.

Sa voix ne lui ressemble pas. Une voix un peu chaude et profonde, un peu lointaine mais puissante.

Sa voix ? Comme à un autre.

Ses yeux ? Immenses.

Et ses mains ?

A un moment, il effleure mon épaule en levant le bras. A ce moment je regarde ses mains.

Ce sont des mains vieilles, sèches, ridées. Des mains comme des bagnards harassés. Des mains fatiguées qui voudraient s’en aller. Des mains qui ont trop vécus. Pourtant ses yeux sont pleins de vie et ses mains sont vieilles. Des mains de vieillard et des yeux pleins de vie.

Il m’effleure l’épaule et se lève. Il s’en va, ouvre la porte.

Le vieux s’efface dans la nuit, dans le vent.

Il part en me laissant devant mon café. Je n’ai rien compris.

Ensuite je n’ai pas raconté cet incident à Jean. Je ne sais pas vraiment pourquoi. Cette rencontre m’avait troublé. Mais ce n’était que le début.

Ensuite j’ai rencontré Boster Solo.

( 20 novembre, 2016 )

3 mois et quoi?

nouveauté

Bonjour à tous, voilà le troisième mois qui se termine.

Je n’ai, pour le moment, pas raté un seul jour, les habitudes sont longues à se mettre en place. Je ne suis pas encore dans une habitude sereine, je partage encore des anciens textes, il n’y a pas de la nouveauté au quotidien. Enfin je pense qu’à présent j’écris au quotidien mais beaucoup de ces écrits ne sont pas partageables. Je viendrais peut-être à m’écrire moi sur ce blog mais pour l’instant le narrateur reste le seul maître sur ces pages.

Je vais me répéter mais comme ce rendez vous mensuel à pour but de faire le point, je fais le point. Julie et Jean n’avance pas aussi vite que je le voudrais et je me laisse emporter par une écriture facile sans structure, ce qui me donnera bien plus de travail plus tard. Je le sais, ne m’en inquiète peu-être pas assez. Je n’écris pas tout les jours des textes intéressants mais j’écris, c’est le but de ce blog. La contrainte de publier quotidiennement me force quelquefois et revoir mes priorités et c’est une bonne chose si je veux avancer.

Donc objectif du mois en cours: terminer la troisième partie de Julie et Jean et continuer à rendre cette habitude d’écrit plus facile, plus simple. J’aimerai intégrer plus de jeux d’écritures avec des contraintes pour varier un peu plus mes écrits et me surprendre un peu, sortir de ce que je sais faire. Et même pourquoi pas de la poésie.

Aujourd’hui j’ai écris. Et demain?

( 19 novembre, 2016 )

O (5)

Etre père

Ma fille a quelquefois des peurs que je ne comprends pas. Des peurs irrationnelles qui la hante et la bloque dans des postures impossibles. Elle ne veut rien entendre, rien comprendre. Elle reste butée et ne transige rien. Dans ces moments-là, ma fille me fait penser à sa mère et malgré moi je souris intérieurement.

Ma fille est un petit âne buté incapable de raison. Un petit âne adorable et attachant mais tout de même un petit âne. Elle n’a pas l’âge pour formaliser ses peurs, elle n’a pas l’âge pour comprendre quand je tente de démonter, par un raisonnement impeccable, ses peurs. Il faut forcer la peur, la pousser hors de ses limites. Mais pour cela il faut adopter une attitude en dehors de sa raison.

Il faut être tendre et ampli d’amour. Cela ne marche pas.

Il faut être joueur et rigolo. Cela ne marche pas.

Il faut être sérieux et plein de mots compréhensibles. Cela ne marche pas.

Il faut être buté et exiger. Cela ne marche pas.

Il faut faire peur et voir l’œil effrayé de votre enfant. J’espère ne jamais mis résoudre.

Il faut poser un ultimatum et sévir, punir même si cela vous crève le cœur. Cela marche avec ma fille.

Je déteste être père dans ces moments-là. Je préfèrerais toujours couvrir ma fille de bisous, de chatouilles, de câlins, de blagues, de jeux, de bêtises, de crème chantilly, de guili dans le dos, de pouces qui poussent, de fier à bras et de cadeaux même si je déteste l’idée qu’elle soit pourrie gâtée.

Il est quelquefois difficile d’être père. Mais je serais le méchant père si ma fille a besoin d’un méchant pour dépasser ses peurs. Je serais le méchant père qui oblige mais aussi le père qui explique. Je ne choisirai jamais l’ultimatum comme première solution. J’essayerai toutes les autres avec de venir à celle-là. Je resterai un père poule qui fixe des limites à sa fille, mais qui sait qu’il est agréable et bénéfique de savoir franchir les limites.

Je continuerai à m’amuser avec ma fille.

Je continuerai à la considérer plus grande qu’elle ne l’est.

Je continuerai à la faire danser même si elle ne veut pas.

Je continuerai à lui inventer des chansons que l’on reprendra en chœur.

Je continuerai à l’écraser, le soir, pour éteindre la lumière pour l’entendre rire une dernière fois avant qu’elle ne s’endorme.

Je continuerai à l’enregistrer disant des bêtises sur mon téléphone.

Je continuerai à l’appeler d’un petit surnom que je serais le seul à utiliser, toujours.

Je continuerai à être le méchant s’il le faut.

Soosh pour l’illustration ici.

( 18 novembre, 2016 )

Julie et Jean, Jean et les gens

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Jean se retrouve à nouveau dans les transports en commun. Même si les jours ne se ressemblent pas, car ses horaires de cours changent, le travail qu’il pratique de manière sporadique, Jean a cette impression de routine qui lui vrille le cerveau. Souvent il rêve de plus d’évènements qui viendraient bouleverser sa vie morose. Il ne cherche pas le grand amour, ce n’est pas une sensation qu’il espère, juste quelques piments dans son quotidien, des histoires ordinaires qui enchanteraient sa vie. Quand il se souvient de ses rêves, le plus souvent ceux du matin, jean pratique dans ses songes sa vie comme un sport extrême, toujours à la limite de la rupture mais en connaissant très bien ses limites. Il dépasse ses peurs, il dépasse ses inhibitions qui le bloquent dans son quotidien. Il va vers les autres avec un naturel déconcertant, il est subtil et brillant dans ce qu’il dit. Il n’y plus aucune pesanteur sur ses épaules. Il accomplit des prouesses dont il se sait capable. Il ne se confronte jamais à ce qui le bloque dans sa vie, tous les jours. Les gens. Dans ses rêves les gens sont compréhensifs et il leur fait dire ce qu’il veut. Le facteur humain n’est pas une barrière infranchissable pour lui. Il n’a pas peur d’eux.

Jean regarde la population que contient le bus. Il ne sera jamais proche de tous ces gens. C’est à peine s’il les comprend. Il le sait. Ce n’est pas une chose qui changera même s’il mettait toute son énergie à essayer. Comment se frayer un chemin parmi ce monde ? Comment trouver sa voie ? Savoir ce qu’il faut faire, ce pour quoi il est fait. Il regarde les gens et sent toute la tristesse que contient son âme qui revient lui remplir le corps, le gosier.

Tous ses neurones se mettent en branle pour contrer cette impression mille fois vécues, mille fois subies. Il cherche dans les détails ce qui peut réjouir son cœur, ce qui peut éloigner cette impression implacable d’absurdité. Il regarde et il voit une femme rire dans son téléphone. Elle rit franchement à son interlocuteur de l’autre côté de la ligne, loin d’elle et pourtant proche par le sentiment qu’ils partagent. Elle est belle sans le savoir, elle n’est plus dans le bus. Elle se trouve dans une bulle d’intimité qu’elle créé avec l’autre personne de l’autre côté. Elle vit un moment agréable, elle le vit pleinement sans autres pensées en tête. Jean se raccroche à cette image. Il se dit qu’il réfléchit trop et qu’il ne vit pas assez son présent, que son carpe diem est toujours dilué dans l’idée de vivre ce carpe diem et puis il se dit que réfléchir à cela ne le rapproche pas plus de sa destination.

Le bus s’arrête, il sort. Il se retrouve sur le parvis de l’université. Un grand espace vide. Un espace de passage où personne ne s’arrête. Il sait qu’il veut provoquer sa chance. Il va chercher ces yeux, ceux qui l’ont troublé. C’est l’objectif qu’il s’est fixé. Il le sait, rien d’autre ne compte que de sortir de la monotonie de sa vie.

( 17 novembre, 2016 )

Les yeux immenses et un peu verts

foule

Il avait des yeux, comment te dire petit frère, des yeux immenses.

C’était dans le bar, tu sais, près de la place Carrée, dans cette petite rue, étroite, un peu sombre. Il était au comptoir et moi assise à quelques mètres avec Mathilde. Je l’avais déjà remarqué en entrant parce qu’il avait un physique intéressant, ce genre de physique qui distingue les hommes, des gamins. Une sécurité de surface, le genre de garçon avec qui on sort sans peur, qu’on tient par le bras dans la rue. Je le regardais de temps en temps pour voir s’il m’avait remarqué et à un moment il s’est retourné. Et j’ai vu ses yeux. J’ai cru tout à coup que j’étais tombé dedans. Dans ses yeux. Ils étaient immenses, vert et doux. Il avait les yeux doux, je te jure, mais surtout immenses.

Ses yeux m’ont aspiré tout à coup et je ne les ai plus lâchés. Et lui il me regardait aussi. Il m’a dit après que ça l’avait étonné que je le regarde comme ça. Ça a bien duré vingt secondes. Comme ça à se regarder. Vingt secondes, c’est long, je te jure. Mais je sentais plus le temps, j’étais juste à l’intérieur de ces yeux là, immenses et un peu verts.

C’est Mathilde qui m’a fait décrocher, elle m’a demandé ce qui m’arrivait. Je pouvais pas lui répondre, j’expliquais pas ce que ces yeux me faisaient, j’expliquais rien, juste : non rien. Elle a essayé de reprendre une conversation normale, mais moi je pouvais plus. J’étais encore dans ces yeux verts et immenses, je n’avais qu’une envie, je voulais ces yeux plantés dans les miens, je voulais faire l’amour avec ces yeux immenses.

Je me suis levé sans que Mathilde ne comprenne rien, tu sais comment je suis dès fois, et je me suis mise à côté des grands yeux qui n’avaient pas cessé de me regarder. Et je lui ai dis en m’approchant de son visage doucement, dans un souffle, je lui ai dit :

J’ai envie que tu me regardes pendant qu’on fera l’amour.

Lui, il avait l’air un peu décontenancé, tu sais les mecs ils comprennent pas bien les filles qui disent des trucs comme ça. Ils ont toujours l’impression que y a que les putes qui disent des trucs comme ça. Mais ses yeux ils ont continué à me regarder, et là j’ai pas pu résister plus longtemps, je l’ai embrassé. Il a rien refusé, c’est très rare les mecs qui refusent une fille qui les embrasse sans sommation, en tout cas avec moi c’est très rare.

On est partis en laissant Mathilde planté là. Elle a rien compris, je me suis excusé après mais sur le moment je contrôlais plus rien, c’était tout de suite, je pouvais pas attendre.

Il m’a emmené chez lui. Et de tout le parcours il n’a pas cessé de me regarder et quand il tournait un peu la tête, tout de suite je lui prenais le visage pour qu’il continu à me montrer ses yeux immenses et un peu verts.

Chez lui, j’ai même pas vu comment c’était tellement je pouvais pas m’empêcher de vouloir avoir ses yeux dans les miens. On est arrivé sur le lit et il m’a déshabillé, moi je faisais rien tellement je le regardais encore.

Je te dis, je serais même pas capable de le reconnaître, je me souviens pas de son visage, y a que ses yeux qui comptaient et justement c’est là que ça se gâte. Parce que pour faire l’amour il ne faut pas que des yeux. Même si ce sont les plus beaux yeux du monde il faut savoir comment prendre une fille pour la transporter un peu.

Et lui à part les yeux il avait pas grand chose, je te parle même pas de son sexe, je l’ai pas vu, mais ses mains non plus je les ai pas senti. Il est passé direct du déshabillage au gros œuvre sans s’arrêter sur la case préliminaire et il voulait me faire avaler ça comme ça. Avant je disais rien trop fascinée pas ses yeux mais là j’ai bien été obliger de dire quelque chose parce que lui il comprenait pas qu’il y allait avoir un problème. Alors je lui ai dit que ça allait pas marcher rapport à la pénétration et à l’excitation qui chez moi restait très superficielle grâce à ses yeux. Mais il a pas compris et il a continué à essayer de continuer. C’est à ce moment là que je suis sorti de ses yeux et que je l’ai regardé à poil là sur moi en train de faire sa petite affaire. J’ai pas trouvé ça vraiment joli. J’ai dit stop. Je me suis levé, habillé et lui pendant ce temps là qui me disait qu’il comprenait pas. Je suis parti sans rien dire. Je le revois encore là sur son lit à poil avec sa mine déconfite qui disait je sais plus quoi et en sortant j’ai regardé une dernière fois ses yeux et, je te jure, rien, ça m’a rien fait. Ses yeux étaient toujours immenses et un peu verts mais plus rien.

Je suis rentré chez moi en me disant qu’il devait me prendre pour une dingue et j’ai rigolé une nouvelle fois en l’imaginait toujours sur son lit, à poil, en train de pas comprendre. J’ai bien dormi cette nuit là.

( 16 novembre, 2016 )

Le café des Silences (1)

café

Noir.

            Puis une lueur.

De plus en plus vive. Ça vient comme le jour. On pourrait croire à l’aube. On pourrait croire à un nouveau jour. Au premier jour. A la première fois qu’un jour se lève.

C’est n’est pourtant pas tout à fait ça, mais vous en avez l’impression. Vous croyez le deviner, si vous pouviez parler vous diriez: « Je le vois ».

Un café.

Ça commence comme ça.

Un café.

C’est la première image.

Celle qui provoquera toutes les autres. Celle qui nous emmènera un peu plus loin.

Pour l’instant on ne voit rien. Rien à voir. Ou alors juste ce café et ce qui l’entoure. Une rue un peu sombre, petite rue. Entourée d’immeubles. Et ce café encastré dans les façades. C’est un café de quartier, il ne s’impose pas comme tant d’autre. Discrétion et sobriété d’un refuge égaré. Aucune enseigne lumineuse. Juste un nom,

qui s’étale,

au dessus,

de la porte.

  »Le café des Silences ».

Lettres grises, sales, le temps écoulé sur la peinture.

Rien à voir, presque rien. Juste cette vieille photographie qui s’insinue dans les têtes: un café dans une rue sombre, petite, étroite, un nom au dessus de la porte, blanc sale, gris.

« Le café des Silences ».

C’est une rue toute en pavée, une rue en pente douce dont on ne voit pas les extrémités, dont on ne voit pas le nom. Personne ne le connaît certainement, ceux qu’elle héberge seulement. Il n’y en a qu’une qui pourrait vous le donner à coup sûr: l’Ancienne, la Doyenne. Celle qui vous parle comme si vous n’étiez pas là, comme si vous ne l’entendiez pas. Celle qui a accueilli toute la ville sur son corps. Celle qui repose au « café des Silences » ses pieds fatigués, gonflés de trop d’années.

Nous la rencontrerons plus tard, mais pour le moment personne. Ce café et cette lueur qui maintenant vous éblouie.

Les secondes défilent. L’histoire commence.

Le « café des Silences » est un lieu populaire où les habitants du quartier viennent s’installer et goûter de brefs moments de vie publique. Des moments réconfortants comme une douce et nécessaire habitude. C’est un café discret qui ne s’étale pas en terrasse. De toute façon, la rue ne lui laisserait pas la place. Petite rue, étroite. Bien sûr, on ne voit pas que des gens du quartier dans ce café, d’autres s’y échouent quelquefois. Des passagers qui cherchent un moyen de parcourir un moment à un autre. Pourtant rien n’attire de l’extérieur, façade lisse sans ornement. Il faut entrer, pousser la porte, faire la démarche de s’intéresser, d’être curieux pour découvrir un autre monde. Car, dans le « café des Silences » on entre dans un espace qu’il nous est impossible de discerner de l’extérieur. C’est un endroit qui vous sort de l’ordinaire, un endroit que vous n’auriez pas imaginé. Un autre monde? Pas tout à fait. C’est le monde qu’on connaît, dont on peut avoir des images.

On pousse la porte pour voir. Tout de suite, l’atmosphère vous saute sur le corps, c’est intime, c’est chaud, c’est lumineux. Un éclairage discret vous plonge dans une clarté improbable. Pas d’agression dans l’œil, mais une certitude de tout voir, le moindre recoin qui se dévoile. C’est un espace rectangulaire, le regard est porté vers le fond, le comptoir. Une enfilade de chaises et de tables remplissent l’espace. Le sol est brique, rouge d’un autre temps.

On s’installe, on prend une chaise, devant une table propre, vide. Une chaise en bois, classique, presque austère, quoique chaleureuse. On se tient droit, on peut poser ses coudes sur la table. On observe tout autour. Devant nous se tient un énorme ventilateur chromé, encastré dans le mur en pierre apparente. Une bouche aux pales argentées, à l’apparence imposante. Déjà, l’œil s’étonne, on croirait une aberration, une idée saugrenue d’un architecte dément. On laisse le regard dériver. A côté une reproduction de Chagal, « Moi et le village », tout en couleur. Encore à côté, une bibliothèque enfoncé dans le mur, la largeur d’une porte pas plus, on peut compter une centaine de livre, format poche, posés anarchiquement. On se retourne pour voir la suite, le contraste que l’on nous donne à voir. Derrière nous, sur l’autre mur, des centaines de photographies représentant tout et n’importe quoi. On passe de la gravure de mode à de magnifiques paysages à des reportages sportifs au rutilement de voitures nouvelles à l’actualité politique. Toutes les photographies s’entremêlent, se superposent, se prennent de la place. C’est un brouhaha d’images figées, le mur n’est fait que d’images. Ce sont toutes les époques, toutes les années qui se chevauchent, un concentré de monde sur un mur.

L’éclairage permet de tout voir, de ne rien laisser dans la pénombre. Cela vient du plafond et d’autre part, on cherche un instant et on remarque ce que l’on ne voyait pas. Des luminaires près des tables, discrets, presque transparents. Ils sont verts et rouges et diffusent une lumière tout en expansion. Vous baignez dans une clarté improbable. Votre œil est irrémédiablement repris par le flot d’images qui s’étalent, que vous ne pouvez toutes voir. Quelques instants passent avant que vous ne remarquiez autre chose, que vous ne puissiez détacher votre regard.

Au fond du bar, derrière le comptoir, derrière le bois du comptoir, un homme se tient bien droit. Il sourit d’une façon bizarre. C’est tout ce qu’on remarque, son visage est commun. C’est un visage dont on ne souviendrait pas. Juste ce sourire énigmatique. Il essuie des verres derrière son comptoir et il sourit.

On ne connaît pas son nom.

Ici, tout le monde l’appelle « Patron ».

-Vous savez quoi patron, mes pieds me font encore souffrir.

L’Ancienne retire ses godillots, les laisse choir sur le sol brique, rouge d’un autre temps. Elle est comme ça l’Ancienne, la Doyenne, elle se considère un peu chez elle ici.

-Pas un jour de répit depuis deux semaines. C’est le froid qui fait ça, chaque année c’est pareil, j’en ai pour six mois à avoir mal tous les jours.

Le barman lui sert son vin blanc sans rien dire. Il pose le verre sur le comptoir. L’Ancienne est juchée sur un tabouret, les coudes plantés dans le bois.

-C’est quand même pas possible, vous avez vu comme ils sont tout gonflés.

Le barman ne regarde pas. L’Ancienne ne montre pas. Elle vide son verre d’un trait, pousse le verre pour se faire resservir. Le barman la resserre puis recommence à essuyer ses verres.

-L’autre jour, chez un de ces connards de médecins, il m’a dit qu’il pouvait rien pour moi, qu’avec tous les médicaments que j’avalais déjà c’était bien suffisant. Ouais moi je suis sûr que si j’avais été une bourgeoise plein d’oseille il aurait trouvé une solution mais moi rien. Je vous dis patron, les médecins c’est tous des pourris, moi j’leur fais jamais confiance, j’vais toujours en voir un autre pour être sûre. Mais là pour mes pieds y en a aucuns qu’est capable de rien faire. Franchement ça sert à quoi tous le progrès qu’ils font s’ils peuvent même pas me soigner.

L’ancienne vide à nouveau son verre, se fait resservir puis elle se tait. Elle est comme ça l’Ancienne, elle parle, elle parle et tout à coup elle se tait. C’est comme ça.

Le barman reprend ses verres et les essuies. Il est comme ça le barman, il essuie ses verres et pendant qu’il essuie il part à l’intérieur de sa tête il se raconte des histoires. Des histoires ordinaires.

( 15 novembre, 2016 )

Julie et Jean, les croyances de Jean

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C’est l’homme.

Pour Jean, c’est l’homme qui donne forme à toutes choses, qui donne sens à tout ce qui l’entoure. Sans l’homme, il n’y aurait rien d’intelligible car l’intelligence n’existerait pas. Pour lui, le monde des idées n’existent pas, seul existe le monde des hommes. L’homme est omnipotent, omniprésent et omniscient. Il a tous les pouvoirs, il est partout et sait tout. Ce qu’il n’aurait pas encore découvert ou ce qu’il ne saurait pas encore est pour l’instant inconnu. Pour Jean, l’inconnu n’existe pas. De la même façon qu’un jour un geste qui sommeillait en l’homme et qui n’avait jamais été réalisé, ce jour où un homme particulier produit ce geste (frapper deux silex l’un sur l’autre, claquer des doigts, marcher sur les mains), ce jour l’homme découvrit ce qui existait déjà et comme les gestes, les idées sont là au plus profond de l’homme et si l’homme est capable de l’imaginer alors cette idée se révèlera à l’homme. Tout est là au fond de nous, il n’y a qu’à creuser, réfléchir, essayer et ce qui était inconnu se révèlera en fait juste endormi en l’homme. Car la conscience qui rend les hommes si unique sur notre monde est le seul outil dont l’homme a besoin pour faire exister le monde. L’existence va de pair avec la connaissance. Rien n’est tant que l’homme ne l’a pas deviné. Pour affirmer toutes ces certitudes, Jean assène qu’un point de vue extérieur à l’homme même s’il était envisageable est un point de vue abscons et nul car l’homme ne pourra jamais s’y référer ne pouvant se mettre à l’extérieur de sa condition.

Un jour Jean vit sa grand-mère prier sur le banc d’une église. Elle tenait un chapelet à la main, marmonnait des phrases que Jean n’entendait pas. Il prit conscience que Dieu était une invention des hommes, qu’il était ce point de vue extérieur auquel on essayait de se référer, que l’homme avait besoin de Dieu pour se référer à sa condition d’homme. Il était l’œil extérieur qui nous regarde pour qu’on le puisse se regarder. Il comprit que l’homme regardait Dieu comme il se regarde dans un miroir. Il se rapproche au plus près de son image pour mieux se voir. Dieu n’avait pas créé l’homme à son image mais l’homme avait créé Dieu comme lui car c’était l’être le plus évolué qu’il connaissait. Jean se dit qu’un jour si un être plus évolué venait à contacter les hommes, l’humanité en ferait un nouveau Dieu et reverrait sa condition de manière différente.

En définitive Jean croit que d’autres Dieux existent mais que l’homme ne les a pas encore inventé.

( 14 novembre, 2016 )

Les Promenants

promenants

Ce matin le monde est en péril. L’ennui rampe à travers la ville. Les occupations se déchaînent.

C’est dimanche.

Je viens de sortir et déjà les promenants sont là. Impeccable dans leur tenues décontractées. Les enfants gigotent et s’énervent de leur marche saccadée. Les parents sont impassibles et les laissent s’énerver.

Les garçons sont devant la tête haute, l’allure assurée, imitant grotesquement le pas adulte.

Les filles sont près des mères, petit pas, pris dans le sillon parental.

Les chiens sont tenus en laisse, reniflant, s’arrêtant, levant haut une patte, et recommençant ainsi toujours, tout au long du chemin des promenants.

Bien sûr ce schéma varie certaines fois. On ne voit pas d’enfants, ou de chien, les parents ne le sont peut-être pas encore ou alors le sont-ils trop, des enfants déjà grands ou partis en vacances chez de lointain grands-parents.

Parfois, souvent, les promenants sont seuls et s’imaginent être en famille, ou ne se l’imaginent pas mais aimeraient bien.

Les parcs se remplissent de familles ennuyées, de couples plus ou moins amoureux, de vieux clopinants, divertissant leur souffle court.

Les terrasses se gavent d’amis en quête de nouvelles fraîches ou de souvenirs communs, de solitaires recherchant le compagnon ou la compagne pour accomplir un bout de route ou alors tout simplement de solitaire observant la journée passer d’un point à l’autre.

Tous les dimanches je me fais promeneur pour observer les promenants.

Je me vêts comme tous les autres avec ce que je trouve dans mon armoire imposante. Je peaufine chaque détails pour ressembler avec justesse à rien de particulier.

Et je sors, presque le sourire aux lèvres, mais pas tout à fait, joyeux de redécouvrir les promenants.

Ce matin le monde est en péril. L’ennui rampe à travers la ville. Les occupations se déchaînent.

C’est dimanche.

Dès mon arrivé dans l’air vicié de la rue du Grand chêne où j’ai choisi ma dernière demeure, je suis frappé par l’odeur stagnante de la vacuité. Chaque dimanche je sens avec une certaine finesse ce parfum particulier d’une ville laissée à l’abandon de l’ennui. C’est une senteur fraîche et musquée aux allures de campagne. Mais cela n’est que la première impression. Ensuite, je perçois comme un relent poisseux, moite qui me met mal à l’aise. J’imagine que cette odeur s’imprègne sur le corps des promenants. Leurs vêtements transpirent sous la chaleur du jour. C’est un parfum que les croque-mort s’entêtent à oublier. Je commence à arpenter la rue, je me dirige vers le grand-chêne et sur la place où quelques vieux, toujours les mêmes, nourrissent des pigeons obèses gavés de pain rassi. Je m’arrête quelques minutes à observer le jeu de leur gestes lents. On peut compter quatre faces ridées et trois fois plus de volatiles. Deux des faces abîmées parlent ensemble et balance distraitement de gros morceaux de pains que les pigeons se disputent. Ils ne parlent de rien en particulier: du temps, de leurs semaines, des voisins, des connaissances, de la famille, des grèves, du temps, de leur retraite, du temps d’avant, du temps qu’il va faire, des petits voyous qui les empêchent de dormir, de leurs articulations, du régime sans sel, des enfants, de mariage, de petits enfants, du temps. Rien de particulier et surtout pas du temps qu’ils leur reste. Ils s’évertuent à rester dans une superficialité qui leur permettent d’être d’accord. Ils n’ont pas de problème pour y parvenir, ils ont derrière eux toute une vie d’entraînement. Un autre marmonne dans une barbe blanche en émiettant consciencieusement dans sa paume les bouts de pain qu’ils tient dans la main. Quand il a finit  d’émietter, il se lève et laisse tomber une pluie blanche sur le sol en faisant un tour  complet sur lui-même. Le dernier des vétérans de la place du grand chêne à la menton posé sur sa canne, le dos courbé, bien assis sur son banc. Il ne bouge pas, seuls ses yeux vont de droite à gauche, puis de gauche à droite. Il observe les pigeons, les autres vieux, le ciel, les façades, les boutiques, le sol, ses mains, les bancs, le grand chêne. Il semble évaluer son monde et vérifier que celui-ci ne s’écroule pas. Il prend la mesure de ce qu’il lui reste et s’y accroche avec une inertie feinte.

Chaque dimanche c’est le même scénarii à quelques détails près. Mais ces différences sont si minimes que je ne m’en souviens même pas.

J’ai cette impression de revoir toujours le même film. Il repasse en boucle à chacun de mes passages.

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